LES ECHOS.FR – point de vue Août 2017

L’art du sophisme dans la politique économique ou l’ère des nouveaux gourous

POINT DE VUE / Didier Marteau, professeur à ESCP Europe et Jérémie Jeausserand.

 

Raisonnement dont la logique paraît indiscutable mais dont la conclusion peut être absurde, le sophisme s’est discrètement invité dans la stratégie de communication des responsables de la politique économique des Etats-Unis et des pays de l’Union.

Facilitée par la complexité croissante de nos économies, cette tendance présente le danger d’une évaluation incorrecte de la performance des politiques publiques. Ainsi, le rapport «dette publique sur PIB» des fameux indicateurs de Maastricht, dont la logique technocratique impose qu’il soit inférieur à 60 %, est devenu l’un des principaux critères de classement des Etats au sein de la zone Euro.

Quel est le sens économique de la comparaison entre le PIB, somme des revenus perçus par les agents économiques d’un Etat au cours d’une année, et le niveau de la dette nominale de ce même Etat ? Est-ce une volonté de contrôler la valeur nominale de la dette d’un Etat et donc le montant de sa charge d’intérêt, seul élément du financement de l’Etat à être enregistré dans le budget ?

Le développement des obligations «zéro-coupon» ou indexées sur l’inflation a cassé le lien entre la valeur nominale de la dette et le montant des intérêts, rendant caduque l’interprétation proposée de cet indicateur. Cherche- t-on à s’assurer que les recettes fiscales associées au PIB seront suffisantes pour rembourser la dette ?

Le Royaume-Uni proche de la Grèce

Il faudrait alors remplacer au numérateur la valeur nominale de la dette par sa valeur de remboursement. Et les surprises apparaitraient …

Le Royaume-Uni, dont 25 % de la dette est indexée sur l’inflation, avec des titres à 50 ans, se rapprocherait … de la Grèce, une inflation de 3 % sur 50 ans multipliant la valeur de remboursement par plus de 4. Ce ratio pourrait aussi être interprété comme un indicateur de la capacité d’un Etat à racheter sa dette.

Dans ce cas, la dette devrait être valorisée à sa valeur de marché, et les Etats dont la dette s’est le plus dépréciée auraient alors le meilleur ratio. La Grèce serait dans ce cas un meilleur élève que l’ Allemagne !

Il est consternant d’observer que la performance des politiques publiques est aujourd’hui mesurée de manière aveugle par un indicateur mal défini et dont l’interprétation théorique conduit à des résultats différents selon l’hypothèse retenue.

Un deuxième exemple concerne la politique monétaire : en augmentant la quantité de monnaie à la disposition des banques («base monétaire»), par une politique monétaire dite «accommodante» ( «quantitative easing»), les banques centrales souhaitent permettre aux banques commerciales de développer les prêts à l’économie à des taux d’intérêt très favorables, et ainsi stimuler l’activité économique.

Ce schéma d’apparence logique pose pourtant un problème. Les banques commerciales, lorsqu’elles octroient un prêt aux entreprises ou aux ménages, ne «recyclent» pas la base monétaire mais créent elles-mêmes de la monnaie par un simple jeu d’écritures.

La «base monétaire» n’est pas la «masse monétaire

Elles n’ont besoin de la banque centrale que pour emprunter le montant correspondant à la demande de billets, qu’elles n’ont pas le droit de créer, soit environ 10 % du montant prêté. Il y a en réalité une totale déconnexion entre la «base monétaire» et la «masse monétaire».

Alors que la FED a multiplié par 5 la base monétaire aux Etats-Unis entre 2008 et 2014, date de la fin du quantitative easing, la masse monétaire n’a progressé que de 50 %.

L’augmentation de la base monétaire aux Etats-Unis (3.200 milliards entre 2008 et 2014) a eu pour principale conséquence l’achat d’obligations d’Etat aux banques commerciales, conduisant la FED à devenir le premier détenteur d’obligations souveraines américaines, devant la Chine et le Japon.

Plus que l’augmentation de la demande de crédit, inscrite dans l’argumentation sophiste des banques centrales, les politiques monétaires accommodantes ont surtout participé à la création d’une «bulle obligataire», permettant aux Etats de profiter de la baisse artificielle des taux longs, en réduisant la charge d’intérêt dans le budget.

Mais le risque d’éclatement de la «bulle obligataire» est désormais une préoccupation sérieuse, qui explique les hésitations de Janet Yellen sur la stratégie de réduction du portefeuille de la FED, et celles de Mario Draghi sur la fin de la politique monétaire accommodante, annoncée fin décembre … et qui pourrait être de nouveau être repoussée.

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Marteau-JJ