LE FIGARO Mars 2017

La présidentielle ne donne pas envie de rentrer aux expatriés

ENQUÊTE – À Bruxelles, Londres ou Hongkong, les Français vivant à l’étranger, qui penchent habituellement à droite, regardent d’un œil médusé les rebondissements de la course à l’Élysée, qu’ils suivent assidûment. Des incertitudes politiques et économiques qui ne les incitent pas à voter pour les extrêmes.

La mise en examen de François Fillon, les assistants parlementaires de Marine Le Pen, la déclaration de patrimoine d’Emmanuel Macron, on en discute dans tous les fuseaux horaires. Selon le baromètre 2017 Humanis-Lepetitjournal.com, 82 % des expatriés français suivent l’actualité politique de l’Hexagone au moins une fois par semaine. Et 94 % d’entre eux ont l’intention de voter à l’élection présidentielle.

Alors que le ministère des Affaires étrangères, «tenant compte du niveau de menace extrêmement élevé de cyberattaques», vient d’annuler le vote électronique des Français de l’étranger pour les prochaines législatives – il n’a jamais été possible pour la présidentielle -, les 1,7 million d’électeurs inscrits auprès des consulats ressentent «une grande frustration».Ils devront se rendre à la représentation française la plus proche, ou bien voter par correspondance ou par procuration. «Non seulement on nous a volé notre campagne, jusqu’à présent sans aucun débat d’idées, mais le vote électronique ne sera plus possible!, déplore Olivier Duha*, ancien président de CroissancePlus, expatrié à Bruxelles. Or, au moment où la France va si mal, il faut absolument que tous les Français de l’étranger aillent voter, eux qui sont un réservoir de voix pour les partis modérés…»

Cela revient souvent dans la bouche de ces expatriés, qui penchent habituellement à droite et qui ont, sans problème, voté sur Internet aux primaires il y a quelques mois. «On n’est pas dupe!, clament ces partisans de l’alternance. C’est fait parce que les Français de l’étranger votent traditionnellement à droite…» Député LR des Français de l’étranger (Asie, Europe de l’Est et Océanie), Thierry Mariani ne décolère pas: «Quelle désinvolture: la France n’est même pas capable d’égaler l’Estonie!, lâche-t-il, citant ce pays connu pour être hyperconnecté. Concrètement, des milliers de Français ne pourront pas voter.

En revanche, payer nos impôts, ça, on peut le faire sur Internet…» Installée en Suisse depuis cinq ans, Véronique** se désole: «Beaucoup de mes amis avaient déjà prévu des escapades lors de ces week-ends de printemps ; ils ne vont pas annuler maintenant…» Depuis le sud de la Colombie, Charlotte, 29 ans, regrette aussi: «Je ne peux pas payer un billet d’avion pour aller à l’ambassade à Bogota: j’aurais pourtant voulu contrer le Front national!»

La tentation du vote blanc

Vus à travers le prisme des réseaux sociaux, les multiples rebondissements du «Penelopegate», avec «les clans, les postures, les grandiloquences», suscitent beaucoup d’émotion. «Le problème, c’est que Macron, c’est un Hollande bis!, assure Jacques, importateur de vins français en Chine. Si ce n’est pas Fillon qui passe, je pense que notre pays, sans majorité stable, sans programme solide, ce sera le chaos. Je rentrerai en France le 23 avril pour voter Fillon. Mais s’il n’est pas au second tour, je ne retournerai pas voter… Quant à mon fils de 24 ans, il me dit que finalement si Marine Le Pen mettait un grand coup de pied dans tout cela, ce ne serait pas si mal…»

À Tel-Aviv depuis une vingtaine d’années, Emmanuel trouve «très louche l’acharnement des juges, les fuites, cet “assassinat politique” de François Fillon à quelques semaines de l’élection». «J’ai très peur qu’au bout du compte, le vainqueur soit le FN!, s’inquiète ce quinquagénaire qui travaille dans le high-tech. La faute morale de Fillon est critiquable. Mais le fait que les juges faussent le jeu démocratique est pour moi plus grave qu’un éventuel détournement d’argent.» Si François Fillon n’était pas au second tour, assure Emmanuel, «j’ai la tentation du vote blanc ; ce serait pour moi la première fois».

La situation économique de la France, voilà leur première inquiétude. Une fiscalité stable et non confiscatoire, un véritable soutien de l’entrepreneuriat – «pas juste des subventions de 5000 euros» -, un Code du travail modernisé, tous réclament de «vraies réformes». «Henri de Castries à Bercy, ce serait clairement un gage de sécurité», plaide Jacques. «Il faut aussi faire attention à la dette!, alerte Olivier Duha. Et il y a un sujet sur lequel tout le monde botte en touche: les 39 heures. Or, c’est extrêmement compliqué pour une entreprise de traiter un problème que l’État lui-même n’arrive pas à régler…» Médecin généraliste, Véronique a vu son quotidien transformé en s’expatriant à Genève: «La France est l’un des pays où les médecins sont le plus mal payés et le plus mal considérés, souligne-t-elle. Le tiers payant, ça donne l’image d’une médecine gratuite, c’est catastrophique! Il faut responsabiliser le patient, et réévaluer le prix de la consultation.»

À Londres, les incertitudes créées par le Brexit poussent les Français à s’intéresser d’autant plus à leur pays natal. «On aimerait que la France soit bien gouvernée et redevienne attractive, pour qu’on ait une solution de repli!», se soucie Philippe, cadre dans un fonds d’investissement à Londres. L’affaire Fillon? «Il m’a déçu, mais je ne vois pas d’alternative, lance ce trentenaire. Et puis ces ennuis judiciaires, ça l’a rendu plus fort. Son programme est en tout cas le seul qui peut faire bouger les choses. Mon souhait, c’est qu’il y ait une vraie alternance et aussi que l’ISF soit supprimé: toute la retraite de ma mère part en impôts!»

L’«identité française», l’«islam», d’autres mots qui influent sur le vote des expatriés. «Fillon a été visé car c’était le seul candidat, en dehors de Le Pen, qui avait une position sur ces questions, affirme Emmanuel. Quand je vois la tentation de ne plus aborder certains problèmes à cause du politiquement correct, le simple fait qu’il y ait eu un procès contre l’historien Georges Bensoussan (poursuivi pour provocation à la haine raciale à la suite de propos sur l’islam, il a été relaxé, NDLR), c’est dramatique! Cela me fait penser au scénario du livre de Michel Houellebecq Soumission

Son «ouverture sur le monde» fait qu’il se sent «plus proche des Londoniens que des Lillois»: Gilles, quadragénaire, financier installé à Hongkong depuis sept ans, «voit l’élection potentielle de Marine Le Pen comme un drame, bien plus grave que l’élection de Trump ou le Brexit». «Incroyable» pour lui qui a toujours voté à droite, il est aujourd’hui tenté par «l’aventure Macron». «Je crains son inexpérience, admet-il. Mais j’apprécie son profil, et ses vues considérées plus proeuropéennes. J’ai l’espoir qu’avec lui apparaissent pas mal de nouveaux députés… et un grand parti du centre contre les extrêmes.»

Outre-Atlantique, Maximilien, qui vient de monter sa start-up à New York, est lui très remonté contre François Fillon. Mais aussi «éberlué, dégoûté, choqué» par l’attitude des Républicains, qui en le soutenant «mettent en péril l’avenir du pays, ainsi que les fondements de la République et de la démocratie». «Le programme d’Emmanuel Macron n’était pas mon préféré, conclut-il. Mais de mon point de vue, l’honnêteté et la rigueur sont plus importantes que le programme. Intelligent, intéressant, dynamique, on n’ira pas à la dérive avec Macron président.»

La réussite est sanctionnée ou jalousée

Ces expatriés envisagent-ils de rentrer un jour en France? Pas dans les cinq prochaines années, répondent 64 % d’entre eux dans l’enquête Humanis-Lepetitjournal.com. Un changement de président de la République, en tout cas, ne les y inciterait pas, disent-ils à 90 %. «Ce qui est nouveau, explique Gilles, c’est que les jeunes Français qui arrivent à Hongkong maintenant sont là pour rester: ils sont partis écœurés de la France, surtout pour des raisons administratives. Ils ont en commun un goût de l’entrepreneuriat et de l’aventure, et plein d’idées géniales. Le sentiment qu’en France l’entrepreneuriat est soutenu dans les discours mais jamais dans les faits. Et que la réussite est sanctionnée ou jalousée. Bref, ils pensent qu’ici ils pourront déployer leurs ailes.»

À Paris, l’avocat fiscaliste Jérémie Jeausserand, qui conseille des dirigeants et des entrepreneurs, raconte: « Très régulièrement, à Bruxelles ou à Londres, mes clients m’interrogent: Qu’est-ce que vous en pensez: on revient ?. Ce n’est pas tellement un changement de président mais des engagements en termes de stabilité fiscale qui feraient revenir les gens, poursuit-il. Déjà, si la rétroactivité était interdite, ce serait un grand pas…»

À Bruxelles, son confrère du cabinet Koan, Me Pierre Willemart, renchérit: «La grosse vague d’expatriation a eu lieu entre 2011 et 2013, mais ce n’est pas pour autant que ces Français envisagent de faire le chemin inverse. Ont-ils toujours un doute sur le traitement auquel ils seraient soumis, ou bien est-ce le magnifique climat belge qui leur plaît?» D’autant plus que «la source ne s’est pas tarie», précise l’avocat, qui a «encore eu deux ou trois visites fin 2016». Certains, semble-t-il, tiennent leurs valises prêtes. «Je vois encore pas mal de familles qui partent, confirme Patrice Besse, agent immobilier parisien, spécialisé dans les biens de caractère. C’est un mouvement comparable à celui de 2012. En ce moment, je fais environ trois estimations par semaine. Pour des propriétaires qui me confient: “En fonction du résultat des élections, on ne sera peut-être plus là.”»

Par Stéphane Kovacs.

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* Fondateur et coprésident de Webhelp, groupe international de services et solutions en relation client.

** Certains prénoms ont été modifiés.